Guerre au Mali : le bal des « spécialistes » par Francis Laloupo

Par le 21 janvier 2013

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Voici donc venu le temps de la guerre au Mali. Et avec lui, la cohorte de « spécialistes » de tout poil qui se succèdent, en France, sur les plateaux de radio et de télévision pour délivrer leurs pensées et sentences sur le Mali et, dans la même foulée, sur l’Afrique entière. Une spécialité bien française : des jargonneurs aux propos hasardeux sur l’Afrique estampillés« spécialistes » par les médias qui ne découvrent l’existence de ce continent que lorsque survient une crise. Plus insupportable encore, les commentateurs assermentés des chaînes de télévision d’information continue (et souvent bâclée), peu soucieux de renforcer leur connaissance du sujet commenté, et ne reculant devant aucune approximation et, pire, aucune fantaisie pour expliquer au bon peuple français le cours des évènements dans le monde. Sur le Mali, pleuvent, depuis quelques jours, les commentaires et « analyses » qui pourraient valoir à leurs auteurs les plus légitimes procès pour actes d’imposture aggravée.

Quelques exemples parmi les plus délirants. Le « spécialiste en géopolitique » de la chaîne d’information continue, BFM, Harold Hyman (dont j’ai longtemps assimilé les interventions à une séquence humoristique de la chaîne) expliquant doctement les origines du conflit au Mali, à l’aide d’improbables infographies commentées, assorties de ses analyses qui empruntent davantage à une interprétation très personnelle et parfois rocambolesque de cette actualité africaine, qu’à une réalité observée et vérifiée. Pour exécuter son sketch à tout le moins déroutant, Harold Hyman peut d’ailleurs s’appuyer, sur la carte interactive du Mali publiée sur le site du quotidien français Le Monde (voir illustration) sur laquelle la géographie du pays est affublée d’une région, au Nord, marquée « Azawad ». Un document repris sur des chaînes d’information continue comme support « d’éclairage » sur la situation au Mali. Etourdissant ! Drame de l’ignorance ? Désinvolture ? Acte éminemment coupable ? Comment donc ces spécialistes, dépositaires du devoir – et du pouvoir -d’informer, peuvent-ils continuer d’ignorer que l’Azawad n’est rien d’autre qu’une création imaginaire des membres du Mouvement national de libération de l’Azawad (MNLA), éclaireurs et ex-complices des jihadistes qui ont fait main basse sur le Nord du Mali, avec, en bandoulière, la promesse de la Charia ?

Autre commentaire saisissant sur la crise malienne : l’évocation, récurrente et pénible, d’un « problème touareg ». Cette fois, le commentaire provient de divers émetteurs, aussi bien des « spécialistes » assermentés ou non, que de responsables politiques. Les Maliens n’en croient pas leurs oreilles ! Et il suffirait de les écouter pour saisir l’incommensurable inanité d’une telle approche de la crise dans ce pays. Question banale : en quoi les problèmes des Touaregs seraient-ils distincts, c’est-à-dire séparables de ceux auxquels sont confrontés l’ensemble des Maliens, à savoir ceux relatifs, en général, au développement du Mali ? Sur quoi se fonde l’évocation répétée d’un « problème touareg » ? Les auteurs de ce type de raisonnement, dans un contexte aussi sensible que celui que connaît actuellement le Mali, ne prennent pas la mesure de leur irresponsabilité. De tels propos, parfois sous-tendus par une fantasmagorie de « l’homme bleu », alimentent le délire de quelques aventuriers touaregs, diffuseurs sournois, depuis quelques années, de l’idée d’un « touareg-land », ethniquement pur. Une telle idée, dont les conséquences sont inscrites dans les pages sombres de l’histoire de l’humanité, est bien entendu rejetée, et même vivement combattue, par la grande majorité des Touaregs maliens…

Autre énormité cent fois entendue ces jours-ci sur les ondes françaises : « la France est partie en guerre dans un pays (le Mali), gouverné par un putschiste ». Le président Dioncounda Traoré, un putschiste, donc ? Cela ne s’invente pas. Et le plus incroyable, c’est de n’entendre aucun intervieweur rectifier de telles inepties émises par des « analystes » présentés comme des détenteurs incontestés de la vérité. Il est vrai que la vérité sur l’Afrique peut être soumise à tous les aléas. Et ceux qui la malmènent savent que l’impunité leur est garantie… De plus, pour nombre de journalistes français recueillant le « savoir » de spécialistes proclamés, une bonne et simple divagation sur l’Afrique vaut mieux qu’un raisonnement complexe sur les réalités d’un continent qui, par ailleurs, les indiffère.

Ainsi, en plus des bruits de bottes, le Mali pourrait également s’épuiser sous le poids du florilège de bêtises que l’on assène impunément à son propos, sur les ondes de radio et les plateaux de télévision en France. En voulez-vous une dernière ? Voilà… Recueillie dans le très respectable « Nouvel Observateur », daté du 17 janvier 2013, proposant un article intitulé « Mali, les dessous d’une guerre ». La substance du texte se trouve pleinement exposée dans l’introduction qui prédit « une guerre dure dont on ne pourra sortir que par la négociation politique ». Vous avez dit « négociation politique » ? Question banale, là encore : dans la configuration polémologique dont il est question, peut-on seulement identifier la revendication « politique » des bandits armés, s’opposant, dans le cadre d’une « négociation », à la justification politique d’un Etat qui n’aspire qu’à réaffirmer son bon droit, celui de restaurer la plénitude de son existence ? Il est à craindre, avec cette guerre du Mali, que la nécessité de produire de « l’info » à tout prix, sans recul et sans l’exigence requise de rigueur, ne l’emporte sur le devoir d’informer de la plus juste manière. Et, dans un contexte de guerre, toute liberté prise avec la vérité est, non seulement une faute, mais une offense faite aux victimes de cet état de violence dont nul ne peut prévoir l’issue.

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