17 juin 2010

Egypte : les enfants domestiques, travailleurs "invisibles"

Une enfant des rues est appuyée contre une voiture, le 16 juin 2010 au Caire, en Egypte ©AFP

LE CAIRE (AFP)

"Ma mère m’a dit que j’allais aider une tante éloignée pour l’été, et qu’après je pourrai revenir à l’école.Mais cet été ne s’est jamais terminé, et j’ai compris que j’étais devenue une domestique".

Comme des milliers de petites Egyptiennes, Rasha, 13 ans, est une "enfant travailleur domestique", une activité répandue dans le pays, échappant largement à tout contrôle et protégée par la loi du silence.

Son témoignage figure dans une des rares études sur cette forme d’exploitation des enfants en Egypte, que vient de réaliser le Center for Migration and Refugee Studies (CMRS) de l’Université américaine du Caire (AUC).

Noha, une Egyptienne de 27 ans qui emploie une enfant à des tâches ménagères, estime "qu’il est plus facile de donner des instructions aux jeunes filles".

Magda, une employeuse elle aussi citée par l’étude, préfère les domestiques enfants, parce qu’elle se sent "plus en sécurité" qu’avec des adultes.

Le nombre des enfants employés comme vendeurs de rue, dans l’agriculture, sur les chantiers, les usines ou les ateliers est estimé entre 2 et 2,5 millions en Egypte.

Mais il y a très peu de données sur les enfants contraints de quitter leur foyer pour travailler comme domestiques, malgré l’ampleur manifeste du phénomène, souligne l’étude.

Le document avance le chiffre de 53.000 enfants domestiques au total pour trois gouvernorats largement ruraux où a été menée l’enquête (Fayoum, Minya et Assiout), sans extrapoler leur nombre au niveau national.

"C’est une activité invisible de l’extérieur, non-reconnue légalement, sensible au plan moral", souligne Ray Jureidini, l’un des auteurs de l’étude commandée par l’organisation non-gouvernementale Terre des Hommes et financée par l’ambassade de Suisse au Caire.

Il a fallu six mois de patient travail d’approche pour réaliser 74 entretiens avec des enfants, des familles d’origine, des employeurs ou des recruteuses.

La quasi-totalité des enfants sont des filles, issues le plus souvent de familles rurales déshéritées qui s’en séparent faute de pouvoir les élever ou dans l’espoir d’un petit revenu d’appoint.

"C’est une question de nécessité, un problème de pauvreté", estime M. Jureidini.

Ménage, courses, garde des bébés, cuisine constituent les tâches les plus fréquentes mais les travaux peuvent être plus pénibles, ou impliquer des produits toxiques.

Les filles âgées de 9 à 16 ans peuvent travailler de cinq à dix heures par jours, mais sont en fait disponibles à n’importe quel moment.

Le "salaire", s’il y en a un, est faible -100 à 300 livres égyptiennes par mois (18 à 55 dollars, 15 à 45 euros)- et souvent versé à la famille d’origine.Le gîte est parfois réduit à un matelas à même le sol dans une pièce commune.

Par rapport aux conditions de vie misérables d’origine, le sort d’enfant domestique peut être perçu comme un progrès par certains.

Karima, 19 ans, qui a commencé à travailler à l’âge de 9 ans, assure ne plus vouloir quitter la famille qui l’emploie : "la vie ici est aisée, la nourriture est bonne, les habits sont propres".

Mais l’étude fait aussi état de témoignages de trois anciennes petites domestiques victimes d’abus sexuels, un risque important pour ces enfants très vulnérables.

Les filières pour le recrutement vont de la relation familiale ou de voisinage, jusqu’au recours à des "mekhademeteya" (recruteuses) qui vont chercher les fillettes dans les villages pour proposer leurs services en ville.

L’étude préconise en premier lieu un meilleur recensement de ce phénomène et une action législative pour y faire face, au même titre que les autres formes de travail des enfants.Elle porte sur le phénomène en Egypte exclusivement, pas sur l’éventuel envoi d’enfants en dehors du pays.


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